Pourquoi le Navire ?

C’est une question qui revient souvent : pourquoi avez-vous choisi d’appeler votre maison d’édition "Le Navire en pleine ville" ?

Je pourrais vous répondre très sérieusement que mon banquier trouve l’idée marketing excellente : avec la littérature, on peut s’embarquer pour de longs voyages tout en restant au chaud dans son petit lit.

Sans vouloir désespérer mon banquier, il y a en fait deux raisons à cela, qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’économie...

La première, c’est que mon père, André Kédros dit André Massepain, est pour beaucoup dans les principes qui ont fondé le Navire : il m’a formée au métier, et il a posé les premières bases qui m’ont conduite à bâtir ce bateau-là. Et son premier roman, publié en 1947 sous l’égide de Vercors et d’Aragon, s’appelait Le Navire en pleine ville. C’est donc, en partie, l’assurance d’une filiation, et un hommage à son travail.

Et puis il y a le thème même de ce roman extraordinaire, qui est pour moi porteur de sens, fondamentalement. Laissez-moi vous en dire deux mots :

Pendant la seconde guerre mondiale, la Résistance grecque fut acharnée, au point que les Italiens, chargés d’en venir à bout, finirent par devoir appeler les Allemands à la rescousse. Hitler dut dégarnir le front russe et une partie des défenses atlantiques pour venir leur prêter main-forte. Churchill, avant de trahir les Grecs à son tour après guerre (mais c’est une autre histoire), reconnu publiquement que cette résistance coûta tant à l’Axe qu’elle ne fut pas pour rien dans la victoire des alliés.

Mais la répression italo-germanique s’avéra d’une incroyable brutalité. Elle se traduisit, entre autres, par un blocus total d’Athènes, blocus qui entraîna la pire famine que l’Europe de l’Ouest ait jamais eue à vivre : elle conduisit à la mort de centaines de milliers de personnes.

Les marins pêcheurs du Pirée étaient évidemment interdits de prendre la mer, bloquant le ravitaillement de la capitale. Certains d’entre eux, cependant, résistèrent à leur manière, pacifiquement : ils vinrent construire au milieu de la ville un bateau de pêche, dont la présence était tout à la fois message d’espoir et refus de l’occupation. C’est de cet acte héroïque que traite le roman de mon père, et son message a une portée qui habite aussi l’esprit de notre maison d’édition.

Le Navire en pleine ville ? Une manière aussi de résister, sans doute, d’affirmer sa différence, de refuser les diktats et la facilité...